A cheval donné, on ne regarde pas les dents

Une fois n’est pas coutume, je m’en vais chroniquer ma lecture d’une autoédition

« Rêver 2074 : une utopie du luxe français »

Chroniquer, car critiquer relèverait de la gageure.

Tout d’abord, je ne possède pas les outils conceptuels adaptés et encore moins la pratique qui ne peut s’acquérir qu’à l’aune du temps.

Mais surtout parce que cela nécessiterait d’aborder l’objet sous quatre angles différents mais complémentaires.

Il faudrait, d’un côté, lire et critiquer ce livre électronique en tant que publiciel, support de lobbying du Comité Colbert, mais aussi en tant que résultat d’un projet collaboratif de description d’une utopie futuriste.

Il faudrait, de l’autre, lire et critiquer les six textes qui en composent le noyau littéraire en tant que partie du projet mais aussi en tant que nouvelle de science-fiction.

C’est vraiment trop de boulot. Alors je vais continuer dans ma technique habituelle : le subjectif et le péremptoire.

Pourquoi autoédition me demanderez-vous ?

Tout simplement parce que l’on a ici affaire à une œuvre du Comité Colbert, éditée et publiée par les Éditions… du Comité Colbert.

L’œuvre elle-même le dit d’ailleurs fortement qu’elle appartient au Comité Colbert, qu’il l’a conçue, qu’elle en est le produit.

C’est comme le camembert, autre produit français d’excellence, c’est marqué sur l’étiquette « Rêver 2074 : une utopie du luxe français – Une œuvre collective du Comité Colbert ».

Et, au cas, sait-on jamais, où le lecteur un peu benêt croirait avoir affaire à une quelconque anthologie de science-fiction l’auteur prend bien garde de préciser, en introduction « Pour contaminer(1) la société par l’optimisme rayonnant de cette utopie, le Comité Colbert a conçu une œuvre collective qu’il met à la disposition de tous. Cette œuvre est le fruit d’une collaboration unique, riche des visions des maisons du Comité Colbert, de la forme narrative que leur ont donnée six écrivains de science-fiction, de la résonnance(2) sonore créée par un musicien et des inventions poétiques d’un linguiste. ».

À noter qu’il n’y a pas d’auteurs littéraires(3) dans ce projet du Comité Colbert, mais des écrivains, six plumes mises au service des industries du luxe, employées par ces « Maisons », pour donner une « forme narrative » à une « utopie »

On retrouve ici un des axes majeurs des politiques portées par le « luxe français » depuis l’origine de la haute couture : substituer le copyright au droit d’auteur. Dans l’idéal de ces luxueuses maisons, il n’y a pas d’auteurs mais des créateurs(4). Et les modèles sont déposés, transférés de la propriété intellectuelle à la propriété industrielle… et pour bien faire entrer ce concept dans les esprits, le mot « brevet » n’apparaît pas moins de onze fois dans cet e-book.

Baste ! Passons. Et examinons ce projet, puisque projet il y a.

Une utopie du luxe, qu’est-ce donc ? Probablement une utopie et je ne m’interrogerai pas sur ce qu’est une utopie : si vous lisez ces lignes, vous n’en ignorez rien. Mais quant à savoir s’il s’agit de l’utopie dont rêve le luxe français pour 2074, pour son intérêt, ou bien de l’utopie vers laquelle le luxe français veut nous emmener, nous individus, pour notre intérêt, là est la question.

Mais déjà, qu’est-ce que le luxe ?

« Un cheval bon marché, c’est rare.
Tout ce qui est rare est cher.
Donc un cheval bon marché, c’est cher. »

Tout informaticien se sera un jour amusé à coder en Prolog cet énoncé paradoxal. Ou, plus exactement, cet énoncé qui se veut paradoxal. Et le simple fait de devoir le coder permet de vérifier qu’il n’y a pas de paradoxe, mais une simple entourloupe lexicale.

C’est un peu(5) le travail auquel s’est livré le Comité Colbert : jouer sur les mots pour faire oublier ce qu’est l’industrie du luxe : une économie de la concentration de richesse par la création de rareté(6).

Jouer sur les mots, y compris en confiant à un linguiste la mission de créer des éléments de langage accompagnant ce projet(7). Et, tout d’abord, utiliser, en préambule, le terme « utopie » pour camoufler ce qui n’est que la création d’une novlangue(8).

Jouer sur les mots pour faire oublier ce qu’est l’économie de rareté en essayent de faire croire qu’elle est compatible avec une diffusion universelle de cette rareté. Inverser les points de vue : « Un cheval bon marché, c’est cher » donc « Un cheval cher, c’est bon marché »

Jouer sur les mots pour parvenir à coller aux industries du luxe des étiquettes généralement associées aux industries de l’innovation et de la connaissance. Pour mémoire, l’Union européenne a, en 2000, arrêté la Stratégie dite de Lisbonne dont l’objet est de structurer les réformes européennes autour de 3 axes : l’innovation comme moteur du changement ; le développement de l’« économie de la connaissance » ; le renouveau social et environnemental.

Les industries du luxe ne s’articulant autour d’aucun de ces 3 axes, voire allant à contre-sens de cette stratégie, ont l’impérieuse nécessité de réussir à faire croire qu’elles sont innovantes, génératrices de connaissances et porteuses d’ambition sociales et environnementales, sous peine d’être exclues du jeu économique européen et, partant, français.

Un des exemples les plus frappants de cet usage du vocabulaire pour détourner la réalité est celui de la création du mot « noventique ».

Le lexicologue convoqué au chevet de l’œuvre nous précise que « Ce mot est formé sur le radical nov- de innover et de nouveau, et sur la finale de l’adjectif authentique. Ce mot transmet […] l’idée d’une association intime entre l’innovation, la nouveauté, d’une part, et, de l’autre, l’authenticité, fondée sur une tradition de savoir-faire hérité et sans cesse amélioré. ».

Alors, là, je tire mon chapeau au linguiste, dont je ne sais de quel bois il est. Car il a fait fort, le bougre. L’innovation, si l’on en croit la définition donnée en 2000 par l’union européenne « consiste en la production, l’assimilation et l’exploitation avec succès de la nouveauté dans les domaines économique et social. » Difficile de faire rimer nouveauté et tradition, non ?

Et l’on a fait pire en France. Le crédit d’impôt innovation, par exemple : « Pour être éligible au crédit d’impôt innovation, un projet doit permettre de concevoir un prototype ou une installation pilote d’un produit. Celui-ci doit présenter des performances supérieures sur le plan technique, des fonctionnalités, de l’ergonomie ou de l’éco-conception par rapport aux produits commercialisés par vos concurrents à la date de début des travaux. » L’on a donc associé la notion d’innovation à celle de performance supérieure à celle des produits concurrents. Là encore, il devient ardu de concilier innovation et tradition, ou innovation et absence de concurrence(9).

D’où la création d’un mot-valise destiné à jeter un écran de fumée : « noventique ».

Mais créer un vocabulaire ne fait pas tout. Encore faut-il qu’il soit intégré au langage, adoubé par le dictionnaire usuel, et, récompense suprême, sacralisé par le Quai Conti.

Quoique, tout le vocabulaire ne doit pas être intégré à la vulgate. Le linguiste, dans son introduction montre ce qu’est réellement l’usage des mots pas le luxe : « Afin d’évoquer à la fois les notions essentielles d’authenticité et de beauté, une marque a déposé l’adjectif beauthentique et le nom beauthenticité. »
Même le vocabulaire est accaparé, devient une marque, est protégé par un copyright. Payer des droits, si vous voulez parler !

Cela impose toutefois de le diffuser ce vocabulaire, avant qu’il ne devienne rentable. Et le moyen le plus simple pour cela, le support viral de toute novlangue, en particulier en France, c’est, bien plus que les médias, la littérature.

Or, dans le domaine littéraire, la transposition des innovations d’un imaginaire vers une réalité, la diffusion/vulgarisation des découvertes scientifiques vers les applications techniques et l’appropriation sociétale, la réflexion sur les évolutions sociales et environnementales, tout cela c’est un peu la tasse de thé(10) de la science-fiction depuis ses origines.

En conséquence de quoi le Comité Colbert a fait le choix de la science-fiction comme vecteur culturel de ce projet. Même si c’est un peu vouloir faire des ouvrages de l’Oulipo un projet de politique économique.

Une slogan définissant le luxe pourrait être : « Le luxe ne vaut que s’il n’est pas accessible à tous ».
Dès lors, si l’on y réfléchit un peu, on se dit qu’il ne va pas être simple de faire rimer science-fiction et luxe.

Frank Herbert, par exemple, a largement usé de la confrontation entre ces deux objets culturels. Il suffit de penser à ce qu’est le cycle de Dune : le produit littéraire une longue réflexion sur l’économie de rareté, sur les écologies à ressources restreintes (et donc compétitives), sur les conflits évolutionnaires engendrés par la concurrence pour l’accès à cette rareté.
Plus encore, Le Bureau des Sabotages, et en particulier le roman Dosadi, est un examen sans concession de l’inévitable confrontation entre l’économie de rareté, l’appropriation des ressources au profit d’une « élite » pour le maintien du luxe a contrario du développement social et environnemental de la population, avec ce que cela engendre de destructions, individuelles comme collectives.

Alors, vous demandez-vous, comment s’en tirent les six plumes qui se sont mises au service des « Maisons » du Comité Colbert(11) ? Et bien, soyons franc, pas si mal que ça, quoique de manière inégale. Je m’attendais à pire, au regard du champ de contraintes qu’impose le projet : chaque texte ne pouvait être qu’un rara avis ; un oiseau introuvable, une sorte de cormoran repeint en blanc. Enfin, pas si mal, sur le plan rédactionnel. Car sur le plan du respect des contraintes, car champ de contraintes il y a, ça donne le résultat d’un atelier d’écriture, sans que je ressente l’élan créatif et l’enthousiasme que l’on peut retrouver en sortie de ces ateliers. Je ne parlerai pas de l’aspect purement littéraire, je ne dispose ni des outils ni de la culture nécessaires.

Tout d’abord, pour créer son utopie futuriste, l’auteur a tenu à éliminer le problème du siphon social et écologique face auquel nous sommes. En effet, comment croire qu’en 2074 le changement climatique, la surpopulation, la raréfaction des ressources conduiront à une utopie dans laquelle le luxe aura toute sa place, alors que sur un simple plan statistique(12), il est plus probable de voir les générations suivantes hériter de Waterworld ou de Mad Max.

Pouf, Pouf ! Une bonne pandémie en 2030 et il n’y paraîtra plus. En plus de son caractère d’hécatombe, sans doute préférable sur le plan moral et commercial à l’organisation d’une bonne guerre, cette pandémie va faire muter l’humanité, faisant apparaître des talents nouveaux(13).

En grattant bien les textes, on prend assez rapidement conscience que cette Pandémie est, en réalité, portée par le pessimisme des hommes qui ne croient plus en un avenir meilleur, en un mot portée par la sinistrose ambiante(14), et que ce seront les artisans qui permettront à l’espèce de franchir ce siphon en lui réinsufflant de l’espoir, de la beauté, du bonheur. « Cet artisanat retrouvé, rajeuni, rendu puissant, novateur, utopiste, universel, a rejoint l’art, et l’a même dépassé, car les arts ont été compromis, depuis le XXe siècle, par la spéculation et les bulles financières. »

Force est de reconnaître le caractère visionnaire de cette image de compromission de l’art : un plug anal, place Vendôme(15), devant les vitrines des joailliers, c’est moins glamour qu’un voilier en cristal posé en plein bois de Boulogne. Et l’on découvrira, au fil de la lecture que si les arts se sont compromis, les sciences ne sont pas en reste et que la meilleure chose à faire est encore de ne rien en attendre(16).

Maintenant, pour savoir ce qu’était cette pandémie et comment l’humanité a pu y survivre, tout en faisant émerger l’artisanat de luxe comme facteur de cohésion sociale et environnementale, il faudra probablement attendre le tome 2(17).

Vous apprendrez juste que « Victor Segal était l’un des hommes les plus influents au monde. Président de l’OMS, à chaque fois reconduit dans ses fonctions depuis sa nomination, il avait en charge tous les problèmes posés par la Pandémie. Le mal(18) avait été éradiqué, mais ses conséquences se présentaient chaque jour en légions(19). Il fallait s’occuper du déplacement des populations, les loger et les nourrir, assurer le suivi des enfants nés après la crise, et quantité d’autres choses. Par la force des faits, l’OMS en était venue à endosser un rôle qui excédait largement le domaine médical. Segal et son organisation intervenaient dans pratiquement tous les domaines à titre de conseiller, faisant valoir une sagesse et un mode de vie. Le monde s’en portait vraiment mieux. »

En quelques mots, disparition des institutions démocratiques, balayage sous le tapis des problèmes de populations déplacées (et donc appauvries), nettoyage par le vide de l’éducation(20), et tout ça sans aucune explication plausible(21).

Mais c’est bien, cette prise en main des destinées individuelles comme collective par l’OMS après que les politiciens et les technocrates de tous poils aient été lynchés : ça permet de faire disparaître les états/nations, entraves à la libre circulation des personnes(22) et des biens, empêcheurs de commercer en rond(23).

Alors, au milieu de tout cela, reste-t-il un peu de place pour la science-fiction, pour le sense of wonder, pour le vertige(24) cognitif.

Et surtout, reste-t-il une place pour l’acceptation de l’altérité, territoire(25) d’élection de la science-fiction, alors que le linguiste, dans son introduction affirme « Avec le réseau des relations humaines planétaires et immédiates, l’opposition rigide, étouffante, de l’ego et de l’altérité est enfin en train de céder. Le bien-être individuel, le plaisir personnel peuvent se répandre et s’échanger » ?

Donc, l’altérité c’est le mal et il vaut mieux y préférer l’hédonisme, et l’ego c’est pas bien et il faut qu’il cède la place au plaisir personnel(26)… Paradoxal, disais-je..

J’allais oublier ! Il y a aussi un autre paradoxe à surmonter pour un écrivain de science-fiction confronté au défi que représente ce projet : l’impossibilité d’innover.

Pour une utopie du luxe, 2074 est identique à 2014, elle-même identique à 1954. Le temps n’existe pas. Les mêmes gestes sont répétés depuis le Moyen-Âge par d’habiles artisans, au profit des seigneurs provinciaux. Pas de nouveauté économique. Pas de nouveauté sociale. On retrouve d’ailleurs bien cela au fil des textes. Le temps ne s’écoule pas, il est suspendu en un éternel présent.

Quelque part, un des participants à ce projet a écrit : « … c’est par définition de la SF – une utopie 60 ans dans le futur, on a coché les bonnes cases. » C’est, me semble-t’il, confondre la durée et le temps, le but et le chemin, le changement social et la stase.

L’utopie n’est pas un objet de la science-fiction. Ce peut en être un décor comme pour Swift ou le résultat d’une évolution sociale comme chez More. L’exploration de l’altérité pour le premier, le trajet sociétal pour le second, peuvent être des récits de science-fiction. Mais c’est l’exploration ou le parcours qui font le récit de science-fiction, pas le lieu exploré ou le point d’arrivée.

Le futur n’est pas non plus un objet de la science – fiction, il n’en est qu’un décor, un lieu spéculatif qui, là aussi, peut être exploré. Encore faudrait-il que ce futur soir différent de notre présent. Ce livre électronique a été réalisé pour les 60 ans du Comité Colbert, et place son utopie 60 ans après notre présent. Rembinons le temps et examinons 1954, en plein guerre froide, à la fin du maccarthysme, en nous limitant à des éléments significatifs :

– l’homme n’a envoyé aucun engin en dehors de son atmosphère, et n’a évidemment pas marché sur la Lune
– mise sur le marché du premier ordinateur professionnel commercial (IBM 650) ; la notion ordinateur individuel n’existe pas
– mise à l’eau du Nautilus, premier sous-marin à propulsion nucléaire au monde ; il n’y a pas encore de production d’énergie nucléaire civile
– Fernand Reynaud popularise la difficultés du téléphone fixe avec « le 22 à Asnières » ; le téléphone mobile n’est même pas un rêve
– les projets Concorde et TGV n’existent pas ; lancement du projet de l’autoroute A6 ; les autres autoroutes n’existent pas

60 ans se sont écoulés et nous sommes les témoins de ce que 60 années peuvent provoquer comme bouleversements sociaux, économiques, techniques, environnementaux…

Je m’attends donc à ce que, dans les prochaines 60 années, des bouleversements du même ordre entraîne des changements sociaux, économiques, technologiques, environnementaux du même acabit.
Sauf que… ce n’est pas possible dans une utopie qui prône le maintien des traditions et la seule transmission du geste, mille fois répété, comme passage d’aujourd’hui à demain. En rembobinant encore un peu, on se dit que l’on aurait tout aussi bien pu ne pas sortir des cavernes(27).

L’univers créé par la « fabrique de l’utopie » est donc peu ou prou le nôtre. Les trains vont peut-être plus vite, les avions sont peut-être plus furtifs, mais ce restent des trains et des avions. Les objets du quotidien paraissent tout droit sortis des dernières campagnes de promotion de Goggle, Apple et autres Samsung.

Un exemple : le Nautys. Présent dans pratiquement toutes les nouvelles (49 occurrences dans cet e-book), c’est à la fois un objet merveilleux(28) (voire transitionnel auquel se raccrocher quand on a rien à décrire), au sens de la merveille scientifique, mais surtout une légère évolution du Mica d’Intel, déjà disponible sur vos étals.

Il va donc falloir pour les écrivains, chargé de tisser la trame narrative, réussir à produire de la science-fiction dans un univers fictionnel qui est, peu ou prou, notre univers de référence, tout en faisant croire à l’auteur, en plus du lecteur, qu’il y a du spéculatif là où en réalité il n’y en a pas. Qu’il y a nouveauté là où, en réalité, seule perdure la tradition. Que tout a changé, alors que rien n’a changé.

« Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi ! »(29)

J’avoue que personnellement, j’aurais baissé les bras et rendu mon tablier de soubrette.

Et puis, en digne héritier de l’Oulipo, l’auteur, sans doute joueur, a voulu rajouter des contraintes littéraires aux écrivains chargés d’entretisser la forme narrative ; en terme de fil rouge, chaque texte devra livrer quelques éléments de compréhension sur la Pandémie, faire référence à Gorgeia Akos(30) -celle qui aura sauvé l’humanité de la Pandémie- et citer Paris et si possible la place Vendôme, point fixe et intemporel, attracteur étrange de la richesse par la rareté.

Une fois ces prolégomènes(31) achevés, une fois tous ces paradoxes recensés, comment peuvent bien s’en tirer d’aguerris écrivains, car ce sont six plumes expérimentées, reconnues, saluées de multiples prix qui sont mises à l’ouvrage ?

Tout d’abord, il leur a fallu créer ce qui pouvait passer pour une réalité alternative, et un thème commun répondant aux attentes de l’auteur. L’altérité, le temps, l’art, la politique, la science et la technologie mis au rebut, que restait-il pour créer une utopie du luxe ? Le sensoriel !

Alors, chaque écrivain va se coller à la tâche de produire un texte basé sur la perte ou la dégradation d’un ou plusieurs sens, et de sa guérison par les fiers artisans du luxe.

Le premier aspect, la perte d’un sens, peut donner de splendides et riches nouvelles de science-fiction. Il suffit de lire « Les yeux de la nuit » de John Varley(32), pour comprendre ce qu’un auteur, aussi capable d’écrire de la hard-science, peut réaliser en parlant, simplement, de l’altérité, des relations humaines, de la difficultés de communiquer avec l’autre, de la création de langage non verbaux pour, non pas compenser, mais valoriser la perte d’un sens. Une des plus pures nouvelles de science-fiction, sans science et sans technologie. Et l’on pensera forcément en lisant la production de « la fabrique de l’utopie » à cette nouvelle du grand Varley, puisque lui aussi a utilisé une maladie comme fait générateur du changement sociétal qui permet à son texte d’exister dans un futur qui, en réalité, est notre présent.

Le deuxième aspect, la guérison, peut rapidement conduire, si l’on y prend garde et en l’absence de support scientifique, à tomber dans la parabole christique ou pour le moins la bien-pensance judéo-chrétienne. Redoutable piège tendu par l’auteur aux écrivains.

Et puis, surtout, comment ces plumes, par ailleurs auteurs confirmées, peuvent-elles échapper au piège qui serait de n’être, in fine, que des hommes et femmes sandwiches des industries du luxe, sans aucune conscience sociale, alors que la littérature qu’ils revendiquent représenter dans ce projet est, génétiquement, subversive ? La science-fiction est un outil d’exploration des possibles, donc pas essence un outil critique. Charge à chaque écrivain d’en user à sa guise.

Alors, il faut gratter, examiner les textes, rechercher les indices, tamiser le superficiel du luxe pour trouver trace de ce qui est, forcément, le pacte secret qui les lie et qui les a fait adhérer à ce projet : transformer cette prétendue utopie que leur impose l’auteur en une contre-utopie.

J’ai donc lu cette « œuvre » comme je regarde les matchs de boxes(33), notant, round par round, ce combat entre l’auteur utopiste et le team « écrivain » contre-utopiste.

L’arbre de Porphyre

Le pitch : Paul Gilson, mélange de James Phelps et de Ethan Hunt tout droit sortis de Mission Impossible, organise un JRGN pour l’anniversaire d’ Alyona, la femme du milliardaire russe Oleg Sarenkov. Puis il voyage en train, rencontre, sans lui parler le président de l’OMS –Victor Segal-, sur lequel il essaye sans réussite ses super-pouvoirs de normopathe, rentre à Paris, ville des lumières et des marques où il retrouve sa fidèle assistante/informartiste Lakshmi. Contacté par le président de l’OMS, il doit rendre le goût de vivre à la sauveuse de l’humanité, Gorgeia Akos, qui souffre d’achromotopsie. Il va utiliser pour cela les données médicales des dizaines de milliers de survivants de la Pandémie à partir desquelles il va, avec l’aide de sa fidèle assistante, générer dans une forêt primaire un holobionthe.,

Là, j’avoue que ça commence fort. Tout y est : le vocabulaire, les images, les objets, tout ce que la science-fiction sait créer nous est balancé en vrac. Une egosphère, un enregistreur iconique, un train à lévitation magnétique, un avion furtif, du dermachrome, des araignées explosives, des nanodrones, des écrans virtuels transparents, un holobionte, un normopathe(34)

Sorti du macro-texte, ça scintille comme un sapin de noël sur la place Vendôme. De la pure SciFi, chatoyante et bigarrée.

Et le lecteur un peu aguerri, lui aussi, se dit que ce n’est pas possible. Qu’on ne peut quand même pas le prendre, autant, pour une buse. Que tout cet éclairage est déployé, bien évidemment pour éblouir, mais surtout pour aveugler.

Je me retrouve dans la même situation que Jack Beauregard, au moment où charge la Horde Sauvage. Je me souviens de ce que j’ai dit à Personne : « Tu brilles aussi fort qu’un miroir de bordel, même un aveugle te verrait à 10 lieues d’ici. » et je sors mes lunettes pour examiner chacun de ces éclats lumineux.

Alors, allons-y, détaillons… Les personnages, déjà.

Victor Ségal, Président de l’OMS… porteur d’une montre Homer Simpsons…
Président? Vous avez dit Président ?
Il n’est pas utile d’aller chercher bien loin pour relever l’allusion à Peter Segal, parfois personnage ridicule, parfois personnage réconciliateur, que ce soit comme réalisateur, scénariste ou comme comédien. Un pur produit d’Hollywood.

Lakshmi, informartiste…
Mais aussi déesse de la richesse, symbolisée par l’or et les bijoux. Et aussi l’AshthaLakshmi, une étoile à huit branches. A la fois informaticienne et artiste (deux activités corrompues, vous vous souvenez ?) elle jonglera de ses quatre mains avec des vertus qui n’ont rien de spirituelles « Ses mains semblaient papillonner d’une unité à l’autre, aisance et sûreté du geste qui étaient les fruits d’un apprentissage rigoureux place Vendôme. ». On forme donc, Place Vendôme, des artistes informaticiens, des corrupteurs de l’utopie ?

Je vous laisse le soin de chercher qui sont les autres personnages, la quête est réjouissante.

Revenons au texte et examinons de plus près certains de ces éclats

Le récit commence avec le faux enlèvement à Saint-Petersbourg, d’Alyona, la femme d’Oleg Sarenkov, milliardaire russe que l’on imagine oligarque. Sa femme a décidé de lui concocter un Jeu de Rôle Grandeur Nature(35) à sa mesure. Elle fait l’objet d’un faux enlèvement et devra être retrouvé par Oleg à l’aide de trois objets personnels mais artisanaux. Mais, avant cela, pour le forcer à retrouver leur bonheur enfoui sous leurs richesses, il leur faut qu’il puisse s’en dénuder, y renoncer.
« Monsieur Sarenkov. Vous allez maintenant rentrer chez vous. Il vous faudra choisir trois objets. Après quoi, nous ferons sauter votre maison.
— Ma maison ? Mais elle vaut une fortune !
— L’argent peut se remplacer. Le bonheur n’a pas de prix. Vous faites donc une affaire.
»

L’argent ne faisant pas le bonheur(36), nous sommes donc sensé être dans une utopie où les riches font détruire leur maison pour le plaisir du jeu, alors que dans le même temps, l’OMS doit « s’occuper du déplacement des populations, les loger et les nourrir ».

Paul Gilson prend le TEE pour rentrer de Saint-Pétersbourg « Le TransEurop Express filait à plus de mille kilomètres par heure sous basse pression, propulsé par un champ magnétique. Confortablement installé en classe affaires, Paul Gilson faisait le point. » mais le MTR pour aller à Istanbul « Paul réserva une place sur le Mass Transit Railway, direction Istanbul. Durant le trajet, isolé des autres passagers par un programme de confidentialité, il entreprit d’analyser la situation de Gorgeia Akos. ». Belle utopie que celle qui permet qu’il y ait des classes affaires dans certains trains, pour certaines destinations, isolant le pauvre du riche, mais des trains de masse pour d’autre destination.

Et que dire de la fin. Prendre Gorgeia, cet exemple vivant de patient zéro du virus du bonheur, et la conduire dans Bialowieza, la forêt primaire préservée, à cheval sur la Pologne et la Biélorussie, pour lui faire apparaître l’holobionte constitué des données médicales de l’humanité rescapée de la Pandémie, le corail « proximondial ». Il faut se rappeler ce qu’est un holobionte : la communauté d’algues et de bactéries symbiotiques du corail. On voit à quoi le vulgus pecum est assimilé : algue et bactérie, vivant en symbiose avec le corail, le bijou.

Tout cela en usant d’un avion furtif absolument inutile, sauf pour faire réapparaître Oleg : « L’autoplane, noir et profilé comme un requin, survolait la forêt primaire. Un revêtement à base de micro-caméras HD couvrait entièrement son fuselage, filmant le ciel nuageux puis projetant les images sur l’engin, ce qui le rendait pratiquement invisible depuis le sol. Cela, pour répondre aux exigences strictes de discrétion imposées par les autorités polonaises et biélorusses qui avaient en charge la plus ancienne forêt d’Europe. Primitive, pratiquement inchangée depuis la préhistoire, elle abritait une formidable réserve animale qu’il ne fallait en aucun cas perturber. D’ordinaire, le survol de Białowieża était interdit, mais Oleg Sarenkov avait usé de son influence afin que Paul et sa passagère disposent d’un couloir aérien, ainsi que de trois heures d’immersion dans la biosphère. » En quelques phrases, les velléités de promotion du luxe comme défenseur de l’environnement dans une utopie préservée sont explosées, puisqu’il suffit qu’un riche oligarque intervienne pour contourner les lois.

Et, pourquoi la forêt primaire, se demande le curieux ? Et bien pour rien, juste pour monter qu’en réalité il n’y a aucune technologie derrière tout ce cirque, seulement une séance de chamanisme.

La forme est elle aussi réjouissante : lorsque Lakshmi va recevoir l’accord de la dizaine de milliers d’humain sur l’utilisation de ses données médicales, celles-ci vont arriver sous la forme : « 15845 : OK. 58963 : OK. 25874 : OK. 84023 : OK. 41876: OK… ». Et l’écrivain, mutin, va s’amuser à faire traîner cette énumération totalement inutile sur 72 séquences « xxxxx : OK ».

18 lignes. J’espère qu’il a été rémunéré au signe.

Mais, et le récit de science-fiction, demanderez-vous ? Gorgeia souffre d’achromatopsie. Elle ne voit plus les couleurs, uniquement du noir et blanc. Il y a probablement là un enjeu majeur pour l’humanité à lui redonner toute sa capacité visuelle, se dit le lecteur, puisque le Président de l’OMS lui-même va mobiliser un des Quatorzième(37). Mais l’existence même d’un enjeu est immédiatement démentie par l’écrivain qui précise dans un dialogue :
« — Tu as eu Segal ?
Pas lui, mais l’un de ses assistants. Il faut que tu demandes à Gorgeia Akos si elle perçoit un contraste franc, ou différentes variétés de gris. »
Je me poserai les mêmes questions à propos d’un driver d’impression : noir & blanc ou nuances de gris.

Et c’est significatif des enjeux de cette nouvelle : rien, du vide, de l’air, de l’inutile, des lumières, des explosions et du bruit. L’écrivain a réussi à rendre un scénario digne du plus cheap des scifi hollywoodiennes. Et à y ajouter les mêmes images.

Ah ! les écrans virtuels transparents. « Les données flottaient dans l’air entre Paul et son assistante, comme un voile séparant deux interprétations du réel… La jeune femme soupira, son souffle brouillant momentanément le rideau de données comme le vent ride la surface de l’eau. ». Ça ressemble à de la science-fiction, c’est doré comme la science-fiction … mais ce n’est pas de la science-fiction. Du Canada dry vendu pour de l’Edradour 12 ans d’âge.

Comment s’étonner que les gogos de la planète des communicants du Comité Colbert et des journalistes du Figaro ait pu confondre avec Minority Report, et en arrive à promouvoir Rêver 2074, « utopie du luxe », à l’égal des textes de P.K. Dick qui sont avant tout des dystopies. Comme l’a dit Dick lui-même en 1977 à Metz : « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres. » L’écrivain nous montre ce monde rêvé du Comité Colbert pour ce qu’il est : un de ces autres mondes de Dick.

Acculé dans les cordes, l’auteur est K.O. debout. Compté par l’arbitre, il ne doit son salut qu’au gong sonnant la fin de cette première reprise.

Ecrivains 1 – Auteur 0

La Reine d’Ambre

Le pitch : Noriko Higuchi, la présidente du conseil d’administration d’une des grandes maisons bordelaises de blanc liquoreux va se faire démettre par le conseil de surveillance, pour avoir caché aux actionnaires qu’elle souffre d’anosmie. Elle va réussir à les blouser en cédant son poste à une I.A. et pas au vil petit directeur financier qui convoitait la place, près à licencier tous ces braves et bons vendangeurs pour leur substituer des machines. Mais c’est une ruse puisque ce n’est pas une I.A. mais un simple système expert et Noriko pourra conserver la main-mise sur le domaine.

Dans cette nouvelle, l’écrivain, en bon organiste, a su jouer sur trois registres : montrer ce qu’est l’utopie à l’anglo-saxonne, bien loin des aspirations égalitaires françaises ; vendre du merveilleux scientifique pour de la science-fiction ; ridiculiser le luxe en en montrant le pire du marketing.

L’utopie anglo-saxonne tout d’abord.

« Je préfère que les familles de nos employés se plaisent au domaine et désirent y rester. Il faut du temps pour former un bon cueilleur, celui qui saura évaluer le degré de pourriture noble sur les grains, alors croyez-moi que je les soigne ! » On ne parlerai pas différemment d’un attelage de bon bœufs.

Réussir à rendre crédible le paternalisme industriel hérité des manufactures de Colbert, avec des descriptions et dialogues dignes de Les Vestiges du Jour, il fallait oser le tenter. Parce que l’on est bien ici dans la gentry anglaise et pas chez des viticulteurs. Avec un discours patronal comme comme on ne croyait plus en entendre depuis que Seillière à quitté le CNPF ou la dissolution du Comité des Forges.

« La présidente allait répliquer lorsque l’intendant arriva dans le salon, accompagné d’une serveuse. Sur le chariot électrique que la jeune fille dirigeait à l’aide d’une télécommande, trois verres remplis au quart étaient disposés sur un plateau. Christian tenait dans ses mains la bouteille tout en cachant l’étiquette. »

C’est génial cette utopie. On se croirait dans les grand moments du communisme. Deux personnes pour apporter une bouteille et trois verres (en faut-il une troisième pour surveiller ces deux intellectuels), dont une des deux dirige à l’aide d’une télécommande un chariot électrique. Et cela après que la présidente Noriko ait eu cette réplique « Le château d’origine n’avait aucun intérêt architectural ou historique et coûtait une fortune à entretenir. Vous voyez, je prends de la technologie ce qui m’est utile. » Elle prend donc de la technologie un chariot électrique mais oublie les options de base que l’on trouve aujourd’hui sur un aspirateur robot et transforme une employée, sans doute choyée, en esclave de l’électromécanique.

C’est Real Humans à l’envers. Où, dans cette série, on utilisait des androïdes affreusement coûteux à la ridicule tache de transporter des pièces dans une usine, dans cette nouvelle on utilise des êtres humains comme accessoires de table roulante. C’est dire le prix que l’on accorde à l’humain dans cette « utopie » du luxe.

Le merveilleux scientifique, ensuite.

Habilement, l’auteur a déployé des objets du merveilleux scientifique en les dotant du masque de la science-fiction. Ainsi d’Adélaïde, présentée comme une intelligence artificielle, capable de goûter un vin et de le décrire sous forme de poésie (que je crois être japonaise, mais je n’y connais rien). Noriko va berner le directeur financier en lui faisant croire que c’est une I.A., pendant que l’écrivain en fait de même avec l’auteur.

Si l’on regarde bien, Adélaïde n’est rien d’autre qu’un système expert comme on en trouve développé depuis 2011 dans le cadre du projet Sensinmouth dans le pôle de compétitivité Vitagora ; capable de réaliser une analyse moléculaire d’aliments ou de vins et d’en restituer le résultats sous forme de données piochées dans une base de références expert. Il n’y a a là aucune intelligence, aucune conscience.

« La grande espérance s’incarne dans une fille aux longs cheveux bleus qui marche pieds nus au bord d’un lac. Regardez-la sourire, regardez-la danser sur l’herbe. Vous la voyez, insaisissable, libre, rebelle, et quand elle vous parle, elle vous acclame. Vous la pensez à vous, elle s’échappe, s’élance, se cache. Sa robe d’un blanc cassé doux et tendre se gonfle et claque sous l’effet du vent. Vous voudrez caresser sa peau, en éprouver le satin et pourtant, et pourtant, c’est la jeunesse qui éclot, la promesse qui s’affirme. Elle ne vous attend pas. » c’est esthétique, c’est sibyllin, ça dupe facilement son directeur financier, mais ça veut juste dire 2067.

Noriko le confirme d’ailleurs « Pour arriver à ce résultat, l’intelligence artificielle puise dans nos archives et s’appuie sur l’expérience de nos ancêtres. », ou encore « Ne vous inquiétez pas, Adélaïde n’est pas programmée pour interagir verbalement avec nous : elle suit des routines. »

Difficile d’être plus explicite, il n’y a pas l’ombre d’une I.A. dans ce récit. Le Comité Colbert n’a jamais dû lire Banks…

Quoique… on peut être encore plus explicite. Après avoir analysé le vin de l’année, Adélaïde, la Reine d’Ambre, rend son verdict sous forme de poème et se déroule le dialogue suivant :

« Noriko s’enfonça dans son fauteuil sans jeter un regard au directeur financier.
« Et donc ? demanda celui-ci.
— Vous n’avez pas écouté ?
— Vous avez développé ce langage avec Adélaïde, je n’y connais rien. Je n’ai pas d’appareillage en serti sublime pour traduire ces mots.
— Vous n’avez pas écouté. »
La Reine d’Ambre tourna la tête vers Bremer et assena :
« Il n’y aura pas de millésime 2073. Cela ne correspond pas aux critères.
— Quels critères ? » s’indigna le jeune homme en vain.
L’intelligence artificielle se tut, incapable de répondre à une question qui ne rentrait pas dans le cadre de ses routines de communication. »

Loin d’avoir mis en scène une intelligence artificielle capable de communiquer, l’écrivain a construit un oracle informatique que seule Noriko est à même d’interpréter, lui permettant de garder la main sur le domaine même en n’en étant plus la présidente.

On est là dans le plus parfait du merveilleux scientifique : un objet montré comme issu du macro-texte (une I.A.) mais qui n’est qu’un élément décoratif, destiné à égarer, à éblouir par son esthétique futuriste.

Le marketing pour conclure.

Là, il faut l’avouer, l’écrivain prend des risques. J’oserai mêle dire qu’il tente un banco qui aurait pu s’avérer payant.

Voici la proposition que fait Noriko au directeur financier :
« Quand vous buvez de notre vin, cette expérience vous appartient, elle vous est unique et pourtant comme vous seriez triste si vous ne pouviez la partager avec des convives lors d’un dîner. Voilà le paradoxe du vin. Ce que je vous propose, c’est de le surmonter, de le dépasser. Concevez une bouteille qui, lorsqu’elle est vide, révèle un message composé des phrases d’Adélaïde quand elle goûte. Cela ne remplacera pas la saveur, bien sûr, mais vous pourrez transmettre à vos amis l’émotion que vous avez ressentie, qu’ils possèdent un serti sublime ou pas. Ils participeront au plaisir que vous avez vécu et le comprendront, intimement et pas seulement après avoir reçu une formation d’œnologie. »

Pour résumer, on va se mettre à vendre des bouteilles avec lesquelles vous pourrez épater vos amis une fois qu’elles seront vides, parce que vous les aurez bues sans eux, en égoïste. Au lieu de partager un verre avec toi, je vais te faire écouter combien c’était bon. A peu près aussi débile que de vendre de l’air de Paris en boite. Et pourtant ça marche, il paraît même que c’est une des meilleures ventes des duty-free parisiennes lorsque les touristes chinois rembarquent à Paris. Il fallait l’oser.

On notera toutefois que l’écrivain n’a su s’affranchir de la contrainte de l’intemporalité. Ainsi, il parle encore de « pourriture noble » dans le bordelais en 2074. Comme si le champignon botrytis cinerea, déjà noté en retrait à cause du changement climatique avait la moindre chance d’être encore présent sur ce terroir dans 60 ans. Les grandes familles viticoles le savent bien, elles qui ont commencé à vendre leurs châteaux aux investisseurs asiatiques pour aller planter leurs vignes ailleurs.

Il laisse aussi son héroïne jouer le jeu de cette intemporalité :
« Christian approuva. Celle qui fut présidente du domaine sentit une soudaine montée d’angoisse la saisir tout à coup. Elle se tordit les mains, à la grande inquiétude de l’intendant.
« Et maintenant ? Où est ma place ? Je n’ai plus aucun rôle, je ne suis qu’un souvenir de plus dans cette longue histoire.
— Oh, vous continuez de former un couple avec Adélaïde, elle aura besoin de vos émotions pour les millésimes à venir. Elle connaît le vin, vous comprenez ceux qui le boivent. La solitude ne lui plairait pas, ne vous inquiétez pas.
»

Pour que tout change, il faut que rien ne change…

Toutefois, à la majorité des juges, l’écrivain l’emporte grâce au crochet marketing placé dans les dernières seconde de cette reprise.

Ecrivains 2 – Auteur 0

Facettes

Le pitch : Matthew Lindley, anciennement chargé de communication chez Améthyste, la grande Maison de couture, intègre la société Guénon, fabricante de l’émotissu, tissu réagissant en couleur et motifs aux émotions de celui qui le porte via une biopuce greffée sur le système nerveux. L’émotissu n’est que le prolongement de la transparence du réseau Universe, sorte de Goggle racheté par Facebook (ou l’inverse). Lune Guénon, la spécialiste en neuroscience a l’origine de ce concept/produit a perdu l’inspiration et la société Guénon est en train de se faire rattraper par la concurrence. En visitant la Maison Améthyste dont le couturier est l’oncle de Mattew, Lune Guénon retrouvera, en tatant de la fourrure, le goût du toucher, sens qu’elle avait perdu, et se mettra à produire des robes réversibles, émotissu d’un coté, artextile de l’autre.

On sent immédiatement que l’écrivain est moins expérimenté dans le domaine de la science-fiction, croyant que pour produire une nouvelle qui relève de ce régime ontologique, il faut y mettre de la science, ici, les neurosciences. Alors même que l’évolution, de connaissances scientifiques, comme de la technologie, sont bannies par le scénario de l’utopie.

On notera toutefois quelques tentatives de geste technique comme « L’achat des nouvelles lentilles Universe, dernière innovation à la mode, faisait aussi partie du processus d’intégration. Il lui suffisait d’interagir à l’aide du bracelet faisant office d’interface tactile, puis les informations apparaissaient directement sur ses iris. » permettant de monter que l’on n’est pas en 2074, mais en 2014 avec des Goggle Glass ™ ou encore l’émotissu lui-même, capable d’afficher les émotions de son porteur pour peu que celui-ci se soit fait greffer une biopuce, ce qui serait un peu niais puisque le tissu sensible aux émotions existe, en laboratoire de recherche, sans connexion neurale, depuis 2 ans.

Mais ces tentatives de marquer des points restent bien légères. Et l’on sent bien qu’au fil du round, la plume se fait moins précise, moins acérée, laissant poindre quelques éléments hors du cahier des charges.

Malgré ce manque flagrant de technique, l’écrivain va néanmoins tenir le round en jouant de sa capacité d’esquive.

Ainsi, lorsque Lune Guénon visitera la Maison de Haute Couture Améthyste, là où le lecteur s’attend à voir les grisettes, les couturiers, les brodeuses, les plumassiers, les secondes et premières mains à l’œuvre, tous ces artisans indispensables dont l’auteur nous a vanté le geste immémorial, le savoir manuel pieusement entretenu et transmis de génération à génération, et bien il n’aura rien. Tout au plus croisera-t-il des porteuses de tissus « Trois jeunes femmes dévalèrent les escaliers d’un pas rapide, les bras chargés de bandes de soie. ». Ce serait donc cela l’activité indispensable de ces artisans dont on nous rebat les oreilles : porter des tissus.

Et puis va arriver le tournant du match. L’écrivain va tenter le K.O : transformer sa nouvelle en un écrit religieux.

Lune Guénon, spécialiste en neurosciences, ne s’est pas aperçu qu’elle avait oublié le sens du toucher. Aussi, lorsqu’elle visitera la Maison de Couture, au lieu de s’attarder sur les techniques des artisans, elle choisira de simplement de toucher les robes présentées : « Comme frappée par la foudre(38), la créatrice s’avança vers une barre horizontale où étaient accrochés des vêtements achevés. En cet instant, elle ne paraissait plus voir les employés qui couraient à gauche et à droite, ne plus entendre les éclats de voix qui retentissaient de temps à autre. Toute son attention était tendue vers cet arc-en-ciel suspendu. Elle écarta les tenues, posa sa paume à plat sur une veste taillée en V, au col rehaussé de fourrure argentée. Ses doigts plongèrent entre les poils délicats. »

Je passe rapidement sur le fait de plonger les doigts entre les poils délicats, qui aurait pu conduire à griser cinquante nuances d’émotissu, et je n’insiste pas non plus sur cette ode à la fourrure, alors que les quelques animaux qui restent sont protégés dans les dernières forêt primaires, qui marque l’adversaire. Mais la guérison ! Une guérison du toucher par le toucher, une auto-imposition des mains. On est là pratiquement dans le miraculeux, presque dans le christique. Ah, comme ce récit à dû plaire à un aréopage de dames patronnesses…

Et là, brutalement, sans que rien ne l’annonce, sans raison valable puisqu’il mène, la faute. Emporté par sa fougue, l’écrivain va commettre l’erreur, condamnable : porter un coup bas.

Alors qu’il cite Coco Chanel en épigraphe « Je crois que quand on déballe tout comme ça, on n’a plus envie de rien. Coco Chanel, 1969 », l’écrivain se laisse aller à citer l’étoile à 6 branches comme signe du désespoir, de la mort : « À l’inverse, les humeurs sont persistantes, et peuvent durer des jours, voire des mois. Ces états plus longs se gravent sur le tissu sous l’aspect de formes géométriques. Les étoiles à six branches sur mon bustier me rappellent le début de cette gangue de tristesse. Elles ont fleuri lorsque j’ai perdu toute envie, toute inspiration », se référant au trouble passé de la créatrice de mode(39), montrant que le luxe n’a pas de conscience.

L’écrivain perd le round, disqualifié pour avoir porté un coup de poing Godwin, en contravention des règles du Marquis de Queensberry.

Ecrivains 2 – Auteur 1

Mirages d’un avenir

C’est la mi-temps. 5 minutes et 15 secondes de pause pour laisser les protagonistes souffler. Scintillements de cristal, tintements de métaux, engrenages de montre, pépiements d’oiseaux, bruissements de vent dans les fleurs, écoulements de liquides… C’est presque aussi kitsch qu’une girl en bikini parcourant le ring en se déhanchant et en portant un panneau au dessus de sa tête.

J’avoue que ce n’est pas ma musique préférée : je suis, temporellement, resté scotché à We Won’t Get Fooled Again.

Bien que n’ayant aucune culture musicale ni compétence pour en parler, Messe Pour le Temps Présent d’Henry et Colombier (1967), The Dark Side Of The Moon des Pink Floyd (1973) ou encore Rubycon de Tangerine Dream (1976) m’avaient paru bien plus novateurs.

Ces mirages d’un avenir sont comme les nouveaux avions de Dassault : inutiles et invendables.

Ce n’est pas la musique des sphères, juste celle des baudruches.

Noces de diamant

Noces de diamant

Le pitch : Jason, vieux joaillier de la Place Vendôme, va transmettre à son fils Alexandre, et à l’ami de celui – ci, Mark, astronaute en formation, le secret de la famille. L’aïeul de la famille, à la recherche d’ivoire de mammouth dans la toundra, se retrouve au bon endroit au bon moment : Tungusk, 1908. Il récupérera des morceaux de la météorite de la Tunguska, des diamants nébulaires dans lesquels parviendra, grâce à son talent, à tailler deux alliances, dont les capacités lui permettront de ravir le coeur de celle qui deviendra sa femme. Jason remet les alliances à Alexandre et Mark, en demandant à ce dernier de rapporter des environs de Jupiter un astéroïde de diamant pur d’une dizaine de milliers de tonnes. De quoi créer un bijou pour chaque être humain.


Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.


Il convient de féliciter, chaudement, l’écrivain qui à su joindre le fond et la forme, en réussissant à donner à sa narration une intonation que n’aurait pas dénié Jean De La Fontaine. Tout est dans la satire et le double sens, le retour à l’antique et la l’intemporalité, la valeur littéraire et la morale cachée. On comprend que l’auteur n’y ai vu que du feu, ou plus exactement des feux : ceux des diamants nébulaires.

Et pourtant ce n’est pas une fable. Juste le testament, triste, gris et désespéré de Janus, le gardien des passages et du temps qui sait qu’il ne garde plus rien puisqu’il n’y a plus de passages et que même le temps ne s’écoule plus.

Je vous laisserai le plaisir de circuler dans le labyrinthe de ce texte, de vous perdre dans les impasses, de choisir les multiples embranchements, de parcourir les fausses pistes.

J’avoue qu’il n’est sans doute pas inutile d’avoir lu « Les Fleurs de Troie » pour que se nouent certaines associations d’idées. Mais, même sans l’avoir lue, il y a, çà et là, parsemés, des panneaux indicateurs qui doivent nous aider à arriver à l’unique issue. Au piège final auquel va nous conduire cette fable philosophique qui n’en est pas une.

Je vais me limiter à vous lister quelques uns de ces panneaux désinformateurs ; à vous le plaisir de découvrir les autres.

« L’interphone discret relié à son egosphère lui annonce que son fils est arrivé.
« Seul ? » Il écoute la réponse, secoue la tête. « Je vais vous demander un service, Anita. Sortez de la boutique et rattrapez le jeune homme en cuir noir qui se prépare à traverser. Dites-lui que j’aimerais le voir, lui aussi. Précisez-lui bien que ce n’est pas un ordre, plutôt une supplication
. »

Dès l’introduction, l’écrivain nous confirme que le luxe est gay-friendly. Ce n’est pas une nouveauté, chacun en était conscient depuis la sortie du film « Yves Saint-Laurent ». Mais on sent bien que l’écrivain veut en dire dire plus. Que si le luxe est gay-friendly, il est aussi burqa-friendly, bienmalacquis-friendly, oligarque/friendly…

« C’est un endroit important pour notre famille. Mon père m’y a amené pour la première fois le jour de mes vingt ans. J’y ai bu l’année de ma naissance sous la forme d’un vin, couleur de temps. Il avait le doré des parchemins, du miel qui emprisonne une partie de l’été précédent. Chaque gorgée était plus douce que la précédente, jusqu’à ce que l’acidité surgisse et balaye tout sur son passage. »

Comment mieux exposer que ces vins luxueux, tant vantés dans cet e-book, ne sont en réalité, passé le plaisir fugace de leur consommation, que des vinasses dont ne restera que l’acidité. Qu’un souvenir aigre là où seul le plaisir aurait dû laisser une empreinte mémorielle.

« Ils ont regagné la bijouterie en marchant sous la pluie, perdus dans leurs pensées. Les rues de Paris sont noyées d’ombres, peuplées de silhouettes brouillées par les gouttes dont les talons glissent sur les pavés. »

On se croirait dans une chanson réaliste, de celles chantées par Piaf en 1954. Paris n’est plus peuplés que de fantômes comme l’est cette nouvelle.

« Depuis la fenêtre du bureau, la place Vendôme pointillée de flaques luit comme une méduse échouée. Janus aimerait prendre son temps…»
Il faut se souvenir que Méduse, pétrifiante, arrêtant le temps, est aussi une des Gorgones. Qu’elle est Gorgeia, l’inutile « sauveuse » de l’humanité. Et que l’animal, la méduse est, virtuellement, immortelle, insensible au passage du temps sauf lorsqu’elle s’échoue. Que Janus est le dieu des passages, dont celui du temps. Comment, en moins de mots, montrer l’inanité d’une utopie dans laquelle le temps ne s’écoulerait plus ?

« Avec l’accord de Claire, je me suis résolu à partager notre secret avec un cristallographe dont je connaissais la discrétion. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à m’intéresser aux diamants nébulaires. Les gouvernements les étudient depuis des années. Ils ont des propriétés étonnantes. Leur structure interne est défectueuse, et ces défauts ont valeur de signature. Chaque éclat détaché du bloc d’origine reste en contact avec les autres, leurs fêlures dialoguent entre elles. De façon quasi empathique. »

Songez à ces cristaux ! L’ansible obtenu par la seule magie de la nucléosynthèse.

« Même si nous n’avons pas les moyens de financer notre propre expédition spatiale, nous ne sommes pas tout à fait démunis de ressources ni de contacts. Nous avons rassemblé divers sponsors parmi nos clients les plus fidèles, et j’ai mis en place un partenariat avec l’ESA. Ils exploitent un de nos brevets sur les sertis invisibles pour les tuiles de revêtement de leurs navettes. J’ai aussi utilisé les radiotélescopes orbitaux pour explorer la ceinture d’astéroïdes à la recherche de signatures spectroscopiques spécifiques, en particulier une bande infrarouge localisée à 21 microns. »

Comme il est facile, dans ce microscosme, d’échanger des services, de mettre des biens publics au service des intérêts privés…

« Il n’y aura pas de traces écrites, pas de manuels à l’usage des militaires. Juste la mémoire de nos mains. »

Surtout, ne pas partager les savoir, mettre sous le boisseau les connaissances.

J’ai listé ici quelques uns des fanaux déployés par l’écrivain pour monter les douteux revers de cette « utopie du luxe ». J’aurai pu en mettre dix fois plus.

Deux points particuliers méritent que l’on s’y attarde un peu plus.

« Ils ont repéré un candidat potentiel entre Mars et Jupiter, et peut-être un autre dans la Ceinture de Kuiper. Il semblerait qu’ils soient l’un et l’autre à notre portée… Il va donc falloir aller y voir, conclut-il. Harponner la baleine blanche, préparer un remorquage, effectuer un retour long et terriblement complexe jusqu’à l’orbite terrestre. Mais les gens de l’ESA me certifient que c’est faisable… Mais si nous parvenons à ramener en orbite un astéroïde de diamant pur, songez à ce que cela signifie… »

L’écrivain a souhaité montrer que cette utopie n’était pas compatible avec la science-fiction, si le seul objectif du luxe est d’aller chercher, à proximité de Jupiter un cristal transparent qui communique(40), uniquement pour le rapporter et le débiter en tranche. Plus d’envie d’exploration spatiale, plus d’avenir dans l’espace, juste l’appât du gain.

Et puis, afin d’asséner un dernier coup à l’auteur, l’écrivain va le prendre complètement par surprise et finir par une volte qui transforme sa nouvelle en la plus classique des fantasy, genre littéraire voué à l’intemporalité.

C’est pour ravir le consentement de Claire, celle qui deviendra sa femme, que Janus a créé des alliances à partir d’un diamant nébulaire. « Je n’imaginais pas de passer ma vie sans Claire. J’ai donc accompli quelque chose d’absurde. J’ai pris le diamant nébulaire de notre aïeul et je l’ai découpé en deux tranches de trois millimètres d’épaisseur, en choisissant mes plans de coupe de façon à ce que les impuretés soient également réparties entre elles. Une fois polies, j’en ai posé une sur chacun de mes yeux et j’ai regardé le ciel. J’avais l’impression d’avoir emprisonné la Voie lactée. Puis, dans chaque tranche, j’ai taillé un anneau… Ensuite, armé de mon courage et de mes anneaux, j’ai invité Claire à dîner, ici même… J’ai donc attendu le dessert et je lui ai pris la main en lui promettant une surprise. Elle a fermé les yeux. L’anneau allait parfaitement à son doigt… Autour de nous, les conversations s’interrompent brusquement. Les mains posées sur les armes invisibles de ses hanches, Claire me toise, trop furieuse pour parler… En tendant la main vers elle, je heurte le verre en cristal demeuré vide depuis le début du repas. Il vacille sous ma paume et je serre les doigts pour le retenir… Le diamant entre en résonance avec le cristal… Tout ce que je ressens, la partition de mes sentiments, est amplifié par le verre. Ceux des autres convives se mettent à chanter à l’unisson. Les carafes posées sur la desserte forment un chœur puissant qui fait hésiter Claire, puis la retient. Quand la vibration s’affaiblit, je heurte de nouveau le verre pour qu’elle sache ce que je ressens. La musique s’élève de nouveau, poignante, intime. Son anneau réagit en symbiose avec le mien. Les mots sont devenus inutiles. Je me lève lentement et nous restons face à face un long moment, enveloppés d’un sentiment venu de l’intérieur. Autour de nous, les conversations se sont tues. Même si personne d’autre que nous n’entend la vibration qui nous parcourt, tous sont capables de voir la magie à l’œuvre. .. »
Nous voyons tous cette magie de l’alliance à l’œuvre, cette qui permet d’imposer son désir à un être humain, à une femme contre son gré. Et qu’en faire de cette magie ? L’écrivain nous le dit en conclusion.
« Mais si nous parvenons à ramener en orbite un astéroïde de diamant pur, songez à ce que cela signifie. Dans ma partie, nous avons l’habitude de compter en carats ; le kilo est déjà un concept presque inimaginable quand il s’agit de pierres précieuses. Là, je vous parle de dizaine de milliers de tonnes. De quoi tailler un bijou pour chaque être humain qui en éprouvera le désir. »

Un Anneau pour les gouverner tous
Un Anneau pour les trouver
Un Anneau pour les amener tous,
Et dans les ténèbres les lier

A l’unanimité des juges, le round va à l’écrivain pendant que les soigneurs se précipitent vers l’auteur, qui n’a toujours pas compris ce qui lui était arrivé.

Ecrivains 3 – Auteur 1

Un coin de son esprit

Le pitch : Tado Savage, responsable de la maison du même nom, créatrice du célèbre Nato, premier sac en cuir monoforme est bien marri. La société Kaadji vient de déposer un brevet qui va lui permettre de produire du cuir monoforme. L’avenir de Savage est d’autant plus sombre que Alx, l’artisane, la première, est plongé dans un coma seulement peuplé d’abeilles. Pendant ce temps, Zadig, frère de Tado, est en Nouvelle-Afrique où il essaye de retrouver le geste ancestrale qui permet de créer un cuir monoforme, mais qui sent le cuir. Zadig, né sans mémoire, sans faculté de communication et avec une hypersensibilité jugée socialement handicapante y est accompagné de Halbeth, son médecin personnelle, neurochirugienne qui l’a équipé d’une puce contenant une intelligence artificielle implantée dans son cerveau et de Mnémosyne, une mémoire artificielle. Après avoir compris le geste, Zadig va revenir à Paris, communiquer avec Alx, se faire insensibiliser la main afin de créer, par moulage à cire perdue un cuir monoforme capable, par contact avec la peau, de retenir l’odeur de celui qui le porte et de lui restituer ses souvenirs enfouis.

On est ici dans la même situation que pour Facettes, cité précédemment.

L’écrivain, moins expérimenté dans le domaine de la science-fiction, convoque une palanquée d’éléments scientifiques tout droit sortie de Johnny Mnemonic, y compris une neurochirurgienne, en croyant que pour produire une nouvelle qui relève de ce régime ontologique, il faut y mettre de la science. Faut-il le rappeler, l’évolution de connaissances scientifiques et comme de la technologie sont bannies par le scénario de l’utopie.

Ne pouvant réellement jouer sur l’attaque, l’écrivain va donc bétonner sa défense. Tenter de tacler l’utopie à sa base. Remettre en cause le statut même de l’auteur et, à travers lui, de Colbert.

Cela va passer par une démonstration de ce qu’est, réellement, le travail de ces artisans du cuir, soit-disant choyés par leurs patrons : « Un bruissement grave monte des fours, rassurant et intime. La danse peut commencer. Ils ne sont plus les artisans que Tado connaît par leur nom. Ce sont des corps en mouvement, en harmonie avec la matière et entre eux. L’un d’eux a attrapé la perche, l’autre est déjà prêt à s’élancer. Ils glissent, les uns derrière les autres, fléchissent les genoux, jettent les bras en avant puis retiennent leur geste. Régulièrement, les tiges s’entrechoquent, dans un tintement clair, une interruption rythmée de la monotonie des fours… La danse des artisans a un écho tribal, païen, hypnotique. Elle résonne en lui, comme en tous ceux qui la contemplent. Il ne serait pas étonné d’apprendre que les battements de son cœur s’accordent avec la musique étrange de l’atelier. »

Il ne manque que l’odeur des fientes de pigeons, et l’on croirait voir les fouleurs des tanneries de cuir de Fès.

Puis par la révélation de ce qu’est cet artisanat, ni un art, ni une technique : « Le four a été installé, au milieu du second atelier. Du haut de la passerelle, Tado supervise l’opération. Ses lentilles zooment d’un coin de l’atelier à l’autre, d’un artisan à l’autre. Parmi eux, Zadig navigue avec souplesse. Il donne l’impression de ne jamais avoir quitté l’Étage. Le moulage de cire a été coulé dans un mélange savant de métal et de verre synthétiques. Il reçoit, sous l’oeil attentif des artisans, une boule de cuir monoforme en fusion. Un tuyau, d’une finesse chirurgicale, injecte un liquide épais par à-coups. »

On se croirait dans un Pratchett. L’écrivain nous montre là, si il en était besoin, qu’alors que la neurochirugie permet de greffer dans le cerveau des puces contenant une intelligence artificielle, le luxe relève du croisement entre l’alchimie et la danse de sauvage.

Et, Dieu seul sait pourquoi, l’écrivain va se déchaîner dans un accès de violence.

« La présentation s’achève sur les dernières notes de la Danse des Sauvages de Rameau. » Dès la troisième phrase une première allusion à la Compagnie des Indes Occidentales. Puis est convoqué Zadig(41), dont il ne faut pas oublier que Voltaire l’a intitulé initialement « Zadig ou la Destinée – Histoire Orientale » et qu’il a été publié « Pour la compagnie ». Deuxième coup dont le public ne peut encore apprécier toute la vigueur. Mais c’est au troisième enchaînement que l’écrivain pense réussir le K.O. : Zadig est en Nouvelle-Afrique. Difficile d’être plus explicite : tout ce texte est une allusion à peine voilée au commerce triangulaire dont la Compagnie des Indes Occidentales s’était fait la spécialité.

On sent l’écrivain en avance dans cette reprise. Il a réussi à ne pas écrire de science-fiction et à montrer ce qu’il y a derrière l’utopie rêvée. Et là, l’accident. Bête.
Sans que personne ne puisse le prévoir, l’écrivain se met à révéler le projet réel de l’auteur, ses motivations, réduisant ainsi à néant tous les efforts précédents :

« J’aime l’idée que tout soit encore imparfait… en perpétuelle évolution, annonce-t-elle, sourcils froncés par la réflexion. J’aime l’idée que ce qui dure soit inscrit dans un objet unique, que l’on peut garder toute sa vie, comme un souvenir précieux. Réussir à partager les souvenirs de n’importe qui à partir d’un parfum… Vous êtes un génie, Tado.
Un vecteur, tout au plus, lâche Tado, avec un rictus.
Ne soyez pas modeste. Nous ne sommes plus au stade de la communication ni même de la haute couture. Nous allons créer la campagne de communication la plus époustouflante de ces vingt dernières années ! Allons ! Venez participer à l’histoire du monde !
Après vous, très chère », sourit Tado en s’inclinant élégamment.
La vieille dame signale d’un geste de la main que le brainstorming a commencé.
»

On croit assister, en direct, aux séances de brainstorming qui ont conduit à produire cette « anthologie du luxe », ce simple support d’une campagne de communication.

Bien qu’ayant réussi à ne pas produire de science-fiction et à démonter l’utopie, l’écrivain est renvoyé dans son coin par l’arbitre, coupable d’avoir mordu l’oreille qui l’avait nourri(42).

Ecrivains 3 – Auteur 2

Le don des chimères

Le pitch :…

Il n’y en aura pas, car c’est désolant.

Il est probable que l’écrivain convoqué pour ce « don des chimères » n’a pas écouté un traître mot du briefing d’avant match délivré par le coach. Ou alors, il avait piscine ce jour là ?

Non seulement, c’est un bon récit de science-fiction, même si un peu bâclé sur la fin avec l’apparition d’un James Bond de pacotille, mais la plume se met ouvertement au service de la contre-utopie.

Elle expose les conséquences du réchauffement climatique, mais aussi la pression financière mise par les sociétés du luxe sur les vivriers, pécheurs, lorsqu’elles les empêchent de travailler de leurs mains.

Elle montre la violence que sous-tend la situation concurrentielle des entreprises du luxe, les risque de l’accumulation de richesse en un point.

Elle dévoilent, sans même en travestir les noms, les sociétés qui, demain, sous couvert de parfum de luxe, verront se renforcer leur productivité et leur profitablité, qui généreront des droits de propriété industrielle, renforceront les barrières à l’entrée, et transformeront les contraintes réglementaires en nouvelles opportunités d’affaires(43).

Et puis, tel un coup de pied de l’âne, l’écrivain nomme Elysium, celle qui figure le coté obscur, la présidente de la société Protéus.

Et pire, son texte traite de la perte sensorielle comme d’une altérité et de la difficulté de communiquer avec l’autre, même si il nous semblable.

On frôle l’abandon lorsque, en toute dernière extrémité, l’écrivain rompt le combat « Au sein du silence blanc de sa bulle protectrice, bercée par l’infime roulis du champ magnétique, elle sortit de sa transe. Tu t’es fait acheter, ma fille, et tu ne sais même pas pourquoi. Soudain glacée, elle se blottit en position fœtale. »

Les membres du jury, après consultation, estiment que les points doivent être partagés,

Ecrivains 1/2 – Auteur 1/2

Résultat final : Ecrivains 3 1/2 – Auteur 2 1/2

Je vais clore cette chronique. Au delà de la mauvaise foi qui me caractérise (ou pas), j’ai pu me tromper. De bout en bout. Voir des double-sens là où il n’y en a pas. Inventer tout cela. Identifier des schémas là où il n’y a que chaos.

Mais je ne préférerai pas…

… ce serait comme revenir à mes quatorze ans, à cette nuit de juillet 69. Cette nuit passée dans ma chambre à écouter la radio et entendre une utopie se réaliser(44). A écouter et à regarder le plafond d’où pendaient des maquettes d’astronef.

Et à constater que tous ces jouets sont cassés.

Parce que ma science-fiction est née avec des rêves, des vrais. Ceux initiés par la lecture de Sturgeon, de Bradbury, de Vance, de Farmer. Prolongée par Brown, Sheckley, Lem, Varley… Et poursuivis par la science-fiction française, qui avait bien peu à voir avec la science et la technologie. Celle rassemblée par Curval dans Futurs au Présent, ou celle d’Andrevon dans Ne coupez pas ! pour ne citer que deux de mes livres-références.

Alors, je ne préférerai pas.

I want to belive…

Il y a bien une autre hypothèse, une autre solution qui ne soit pas la solution du fou !

Se dire que les écrivains ont pris exemple sur un des maîtres de l’humour new-yorkais pour aller parader sur la 5ème avenue et là, ils auraient bien raison !

Prends_l_oseille_et_tire_toi

Mais il faut quand même dire un petit mot sur le résultat final, sur l’objet lui-même. On aurait pu attendre des membres du Comité Colbert, dont font partie quelques éditeurs de beaux livres, qu’ils montrent leur capacités, leurs compétences, leurs savoir-faire dans la réalisation de l’objet.

Je ne sais pas moi, en imprimer cinquante exemplaires, reliés en mue de chimère ou en cuir monoforme pour leurs meilleurs clients.

Et, surtout, profiter du travail de création réalisé par les écrivains sur les objets futuristes. Un Nautys, ça doit avoir de la gueule, j’imagine. Quelque chose à mi-chemin entre le steam-punk et la pièce d’orfèvrerie. Il y avait moyen de mobiliser un illustrateur autour des designers de ces Maisons.

Et bien non, du texte, basique, et les seuls ornements sont quelques coquilles(45).

Alors, vu le résultat, ce devrait surtout être

Prends_l_oseille_et_tais_toi


1 « Pour contaminer… » : dans ce projet, tous les mots ont un sens. Surtout sur le plan de la communication.

2 « résonnance » ; je suis incapable de savoir si c’est une coquille dès la page de présentation, une habile publicité pour la fondation « Résonnance » ou la volonté d’utiliser une forme désuétude de ce mot ?

3 mais que le terme « science-fiction » est bien cité ; probablement que c’est devenu le genre intégré (© William GIBSON)

4 c’est sans doute là que le commentaire d’un des écrivains prend tout son sel : « Par contre, contractuellement parlant, le CC a été très correct. On garde bien entendu le (c) de nos textes et on peut les republier soit dans d’autres langues, soit dans nos recueils. » Ce « par contre » est, me semble-t’il, signifiant.

5 il ne faut pas déconner non plus. Ce n’est pas « un peu », c’est « beaucoup ».

6 on peut faire une analogie avec l’électricité : il existe un « champ économique » dérivant d’un « potentiel économique » ; en l’absence d’apport énergétique externe (structuration et pression sociale, guerre, violence, économie souterraine), la « richesse » circule « naturellement » des potentiels les plus hauts vers les potentiels les plus bas ; l’industrie du luxe vise à inverser cette circulation en créant, localement, des potentiels par un apport énergétique : la volonté d’accaparement de la rareté, ce qui est facilité lors des périodes d’individualisation et de délitement social telle que celle que nous connaissons et qui sont idéalisées par le lexicologue dans son introduction.

7 et d’ailleurs, c’est quoi, un projet, me demandes-tu, lecteur chéri, mon amour ? Et pourquoi doit-il être accompagné d’un langage ? Derrière la xyloglottie habituelle, d’assez bonnes contre-définitions à ce vocabulaire technicopolitique peuvent être trouvées là : Dictionnaire de la langue de bois

8 car bien sûr, si l’on se met à utiliser le mot « novlangue », on ne peut plus utiliser « utopie ». Il faut donc utiliser « utopie » pour éviter que ne transparaisse trop facilement la « novlangue ».

9 ben oui, il n’y a pas de réelle concurrence dans le luxe.

10 ou de café, puisqu’amateur de ce breuvage est souvent le lecteur de science-fiction.

11 et, accessoirement, faut-il se munir de chaussettes pour leur permettre de retrouver une activité littéraire normale ?

12 on pourrait, avec profit, lire le dernier rapport du GIEC et, en particulier, les recommandations à l’usage des décideurs politiques pour ce qui concerne l’atténuation du changement climatique ou les conséquences, adaptation et vulnérabilité ; je n’ai pas le souvenir d’y avoir vu une pandémie parmi les moyens d’adaptation évoqués. Mais bon, ça fait moins peur qu’une bonne guerre. Et puis une guerre toucherait aux infrastructures de production, ce qui n’est jamais bon pour l’industrie du luxe.

13 les X-men sans les radiations, quoi…

14 je suis bien conscient qu’avec la présente prose, je suis un porteur malsain de cette sinistrose ; à ranger dans la même catégorie que les agents de l’AntiFrance si honnie de SuperDupont.

15 et puis, surtout, il faut sauver la place Vendôme, lieu pivot des six récits de cette « utopie », endroit de la conservation des savoirs ancestraux, pieusement transmis de maître à apprenti.

16 c’est probablement un serpent qui a décroché la pomme sous laquelle sommeillait Newton

17 je n’imagine pas que l’auteur ne produise pas une sequel vu l’enthousiasme que suscite cette œuvre chez nos amis anglo-saxons

18 ce qui confirme bien qu’il y a un mal à éradiquer : biblique vous dis-je

19 « Vois les légions du Mal répandre le deuil, l’horreur et l’affliction… » (© Nostradamus, un des pionniers de l’anticipation)

20 difficile pour les industries du luxe qui basent leurs actions dans le domaine des connaissances sur la transmission des gestes et des savoirs remontant au Moyen-Âge de se montrer comme des farouches porteurs de l’éducation et, partant, de l’accroissement des connaissances. Imaginez que, demain, tout le monde sache tailler un diamant, créer un modèle vestimentaire, vinifier… et que ces savoirs/connaissances soient mis à la disposition de tous…

21 autant dire que si l’on n’est pas dans la magie, c’est juste parce que l’on a oublié de nous montrer le chaudron.

22 c’est quand même incroyable que les états puissent disposer du droit de visa, pouvant aller jusqu’à empêcher des amateurs de luxe de venir faire emplettes place Vendôme ! Ils ne peuvent pas limiter leurs ambitions à (in)gérer les migrants pauvres ?

23 un cercle n’a pas de cotés. En tous cas pas trois. Et puis ce n’est pas comme si Colbert avait les doigts englués dans le pot de confiture, tant celui de la Compagnie Française des Indes Occidentales que celui du Code Noir.

24 métaphysique ou pas, je ne suis pas chien.

25 à ne pas confondre avec terroir même si on sent bien la tentative.

26 à ne pas confondre avec l’ego, mais j’avoue que ce n’est pas simple

27 et il y a des jours, comme ceux qui ont suivi la sortie de cet e-book, où je me dis que nous n’aurions pas dû…

28 avec, bien évidemment une référence transparente au Nautilus qui devraient plaire à nos amis anglo-saxons, eux qui pensent que la science-fiction française s’est limitée à la production de Jules Verne. Et aussi, bien sûr, une référence à cette année 1954 pendant laquelle le Nautilus, objet phare de la SF française, a été détourné en un sous-marin nucléaire.

29 c’est ni du latin, ni du grec, mais ça me permet de faire genre quand même

30 d’après « Le grec pour les nuls », Gorgeia Akos c’est quelque chose dans le genre «Gorgone Remède », ou « Corail Médicament ». Cette capacité inventive m’a sidéré ! Parce qu’elle s’appelait comme ça, Akos, avant la Pandémie ! Serait-elle l’Élue ?

31 du grec προλεγομενα, «déclaration d’avance». Moi aussi je peux épater les communicants du Comité Colbert avec du grec, si je veux !

32 pour moi, la plus belle des nouvelles de science-fiction

33 non, sérieusement, je ne regarde pas les matchs de box, ils sont truqués…

34 il n’est pas impossible qu’il y ait un raton-laveur camouflé sous forme de Rocket Raccoon, mais il m’a échappé.

35 Si vous ne savez pas ce qu’est un JRGN, je vous renvoie à quelques numéros de Jeux & Stratégie ou de Casus Belli des années 80 où l’histoire de l’arrivée en France du GN a été traitée, en examinant comment on est passé de la Murder Party chère à Agatha Christie au GN français.

36 où, comme le chantait Coluche dans Misère: « L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres, ce qui est la moindre des choses, convenons-en ! »

37 je vous laisse chercher pourquoi Quatorzième. Je ne vais quand même pas vous mâcher tout le boulot !

38 l’intervention divine, encore et toujours

40 Dans le roman de A.C. Clarke, le monolithe est « transparent comme du cristal »

41 Rien à voir avec Zadig et Voltaire qui n’est pas une grande Maison

42 Il n’est pas impossible que ma métaphore soit complètement foireuse

43 Allez jeter un œil sur le site de la société Proteus (Proteus.fr)

44 je suis bien conscient que le pas d’Armstrong avait plus à voir avec la guerre froide qu’avec une volonté politique de déployer une utopie, mais j’avais 14 ans. Le bon âge pour la science-fiction…

45 comme la présente et navrante chronique en est elle-même truffée, me signale-ton à l’instant sur mon Nautys

Capitaine Flam…

Après sa lecture, que dire sur le n°15 de la revue Galaxies (Nouvelle Série) qui ne paraisse pas gratuitement méchant ?

Déjà, expliquer que si je me suis fendu de la somme de 11 €, c’est que je suis un fervent des romans de Charles Stross auquel ce numéro est consacré.

De La Laverie aux Princes Marchands, en passant par les deux tomes identifiés sous la bannière de l’Eschaton, jusqu’à Palimpseste, je suis un inconditionnel de l’auteur. De son humour déjanté. De son imagination fertile entremêlant la plus hard des sciences au meilleur des réflexions sociales, ou l’occulte et l’informatique.

J’ai donc lu le numéro spécial de Galaxies en espérant y retrouver un peu de ces qualités.

En synthèse, je n’aurai qu’un mot : Aïe !

Aussi, afin de tenter de conserver un minimum d’objectivité, je me limiterai à produire un rapport d’audit de conformité.

1°) la densité FQFSLY/§² (1) est prohibitive (2).

2°) l’article « technique » sur le style d’écriture de Stross, et la manière de le rendre en traduction, ne peut pas exister dans le même cône d’espace-temps que la traduction de la nouvelle « Une guerre encore plus froide » dudit Stross. Par conséquent, ce numéro de la revue Galaxie ne peut exister dans aucun univers matériel et je me demande ce que j’ai entre les mains.

3°) le copyright original de cette nouvelle « Une guerre encore plus froide« , pourtant fleuron de ce n° 15 de Galaxies, est attribuée, par  l’éditeur, à Camille Alexa.

4°) l’auteur de la nouvelle « Un regard pénétrant » ne s’est pas foulé pour l’écrire même si, formellement, on y retrouve, ça et là, des traces de Philippe Curval.

5°) les motivations qui ont pu conduire à traduire la nouvelle « Le hamsty » de Leonid Kaganov restent inconnues.

6°) la nouvelle « Marshmallow flambées et autres causes de mort » de Camille Alexa (aussi connue comme  Alex C. Renwick et qui hérite du © de la nouvelle de Stross) pourrait être lisible si elle n’était pas traduite à l’épluche-patate.

7°) pour un spécial Stross, le dossier qui lui est consacré est indigent.

8°) le CNL ne pratique sans doute pas un contrôle du service fait lorsqu’il attribue des subventions, parce que l’on est quand même, avec ce numéro de la revue, à la limite de l’ouvrage en langue française.

Comme j’aime bien Galaxies, je vais donc excuser ces non-conformités par le caractère festif de ce numéro, comme l’explique l’éditorialiste.

Diamant ou charbon ?

J’avais hésité à en faire emplettes de Carbone Modifié de Richard Morgan lors de sa sortie chez Bragelonne.

20 € pour un techno-thriller (c’est ce qui est écrit sur la 4ème de couv’), je trouvais ça un peu chérot. A 8 € en réédition poche sous le label Milady, la question ne se pose plus.

Il n’y a pas de tromperie sur la marchandise. Contrairement à ce que j’ai pu en lire ici et là (« le renouveau de la SF » ; « une claque dans le monde policé de la science-fiction » ; « le meilleur livre de SF depuis Blade Runner« …), ce bouquin est bien un techno-thriller. Mais il n’est que cela.

Vous prenez Jack Gittes et vous le transférez du Chinatown de Polanski au L.A. de Gibson. Ou, si vous préférez, transportez Philip Marlowe dans un avenir imaginé par Varley pour y placer ses Mannequins. Dans le deux cas vous obtenez une assez bonne description de ce qu’est Carbone Modifié : un scénario de polar futuriste.

Le fait qu’il ait reçu le prix P. K. Dick en 2003 ne le dédouane en rien. Lui attribuer ce prix pour son ambiance à la Blade Runner, revient à faire la confusion entre le film de Scott (qui néanmoins est dans mon top 10 cinématographique) et le livre de Dick. Vu de mon opercule, il ne méritait pas ce prix.

Si il fallait un unique argument pour défendre ce point de vue, j’utiliserai le suivant : il n’y a aucune, mais vraiment aucune, idée originale dans Carbone Modifié contrairement à ce que j’ai pu lire (« Le livre fourmille de bonnes idées…« ) :

  • les diplos : une sous-version du Busab cher à Herbert ;
  • le neurachem, les I.A. et la réalité virtuelle : des idées largement développée par Gibson auxquelles Morgan n’apporte aucune nouveauté ;
  • les maths, la pile corticale et l’enveloppement : une bonne dizaine de nouvelles ou romans de Varley font le tour de ce thème ; là encore, Morgan les utilise sans même en tirer intelligemment profit.

Car c’est là le deuxième défaut de ce livre : l’incohérence et la faiblesse des motivations des personnages, Morgan n’arrivant même pas à boucler correctement son (et oui, il n’y en a qu’une seule) intrigue. Le pire arrivant lorsque Kovacs, après une copie en double enveloppe corporelle, doit choisir entre les deux « personae » et le fait avec pierre-feuille-ciseau…

Tout ce mal étant dit, il n’en reste pas moins vrai qu’à ce tarif là, ça ne vaut pas le coup de s’en priver.

Et ça peut même vous donner l’envie de relire Herbert, Gibson ou Varley. Et pourquoi pas, Dick ?

Carbone modifié

Futur vers le retour

J’ai commis une fatal error : lire Les Chronolithes de R.C. Wilson après avoir lu Spin du même, en espérant y retrouver la même puissance évocatrice.

Si l’auteur a trouvé une bonne, voire une excellente idée science-fictive (comment des artefacts venus du futur influencent le comportement social de l’humanité), j’ai été déçu, tant par le développement qu’en fait Wilson que par le goût d’inachevé qu’il me laisse.

Les 450 pages de l’édition FolioSF m’ont paru bien longuettes. Wilson s’intéresse beaucoup plus au délitement des relations sociales et personnelles du narrateur, dans une Amérique pas si future que ça, qu’à ses artefacts.

Et lorsqu’il décide, enfin, de traiter l’idée force de son livre, il est obligé, sur le dernier dixième du roman, de passer en mode thriller (mode dans lequel il n’est pas crédible) pour tenter de donner un peu de consistance et de force à un texte jusque là bien plat.

Je ne parle même pas de la deuxième idée utilisée dans ce roman, la possibilité (ou l’impossibilité) de lutter contre la causalité temporelle, à laquelle Wilson n’apporte aucun traitement original. Au contraire, on voir arriver le dénouement une bonne centaine de page avant le narrateur. A mon sens, ce thème a déjà été, à de multiples reprises, beaucoup mieux développé (lire, par exemple, Qui va là de Bob Shaw).

Et puis, il y a aussi quelques invraisemblances narratives qui m’ont pratiquement éjecté de ma lecture. Les kuinistes partent en hadj au Chronolithe mexicain et sont sur place plusieurs semaines avant son arrivée, mais aucun de ces kuinistes n’a connaissance de l’arrivée future dans le Wyoming ? Un convoi militaire de plusieurs dizaines de véhicules trouve, par hasard, à se ravitailler dans une station-service quasiment abandonnée ? etc…

Tant qu’à lire du R.C. Wilson, faîtes l’impasse sur Les Chronolithes et ruez-vous sur Spin du même auteur.

Les Chronolithes

 

69… Bifrost érotique

Tiens, pour donner dans la mode autocongratulante, je m’en vais me lancer dans une chronique de lecture du dernier Bifrost. Un avis personnel, de lecteur, qui n’engage que moi.

Et, surtout, parce qu’un numéro 69, sur le thème « Rock et Science-Fiction » ne pouvait que m’obliger à vouloir donner mon avis, subjectif et péremptoire.

Je passe rapidement sur la couverture, me disant que c’est probablement une tentative d’auto-attribution du Paternoster (ou du Atalante, je ne sais plus comment on doit dire) dans le cadre des razzies (j’y reviendrais…) pour tomber sur l’édito. Comme le dit Olivier Girard lui-même, nous avons échappé à la fin du monde le 21 décembre dernier ; pourquoi donc alors nous la promettre pour 2013 ?

A peine suis-je remis de ce long cri déchirant de déprime que je tombe sur les 4 nouvelles inédites de ce numéro. Et là, c’est à mon tour de pousser un long cri déchirant de déprime.

Les 3 premières (Cabinessence ou la vie de Brian de Jacques Barbéri, Winnie l’ourson ne se pique pas de Stéphanie Benson et Le Manteau noir de Daniel Walther) sont à regrouper sous le thème Sexe (1), Drogue et Rock’n’Folk (2). Pas grand chose à en dire. Les deux premières narrent la fin d’une star du R’n’R, la troisième la naissance d’une chanson du Grand Bob (3)

Blindés de références ces 3 textes peuvent être amusant si on se donne la peine d’aller chercher sur wikipedia pour les plus feignants, ou de ressortir sa collection de Rock&Folk pour les francophones ou de Rolling Stone pour les branchés. Mais c’est à peu près tout.

J’ai aussi vite oublié que je ne l’ai lue la fin/non fin de David Brian narrée par Jacques Barbéri. Et ce n’est pas l’appel à l’acide quantique qui l’a sauvée.

Le Manteau noir nous ramène à la source du renouvellement de l’inspiration de Dylan pour l’album Oh Mercy après sa traversée du désert. Cette nouvelle est si classique que je n’en ai retenue que l’ambiance, ce qui n’est peut-être pas si mal.

La mort de Brian Jones mise en scène par Stéphanie Benson est celle qui m’a paru la plus intéressante ; probablement parce qu’au delà des références musicales, elle en appelle à des références littéraires : bien sur à A.A. Milne, mais aussi à R.L. Stevenson (peut-être autant pour L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde que pour L’Île au trésor), à L. Carroll et évidemment à J. M. Barrie. J’ai donc conclue la lecture de cette nouvelle (dans laquelle il y a au demeurant un excellent « Je suis l’homme qui n’amasse pas mousse ») en renvoyant dos-à-dos Brian Jones et Michael Jackson, ce qui n’était pas un cadeau à me faire.

Dans Live At Budokan d’Alastair Reynolds vous apprendrez que, dans un avenir proche, Metallica continuera à donner des concerts ; les membres du groupe seront remplacés par des robots. Moi je dis qu’il n’y a là ni révélation ni prospective : tout amateur savait que c’était déjà le cas dès le début du groupe.
Reynolds raconte donc un avenir dans lequel la musique ne sera plus que méga-concert et les groupes de rock se verront substitués par des robots, puis des méga-robots géants (4), en passant par des goules/zombies (5). Mais à chaque fois, ça ne ratera pas, le guitariste se mettra à vouloir improviser et à faire une carrière en solo. La vie normale du rock’n’roll, quoi. Jusqu’à ce que deux managers/tourneurs décident de remplacer le lead guitar par une poulet élevé en batterie… heu, non, un tyrannosaurus rex élevé à la biotechnologie. Ce lézard eut-il été mammairement hyper-développé que j’aurai pu sourire. Là, je me suis juste demandé si les cendres de Marc Bolan se mettaient, ou pas, en suspension dans leur urne.

Il n’est pas d’art plus vain que celui qui consiste à vouloir critiquer la critique (6). Je passe donc rapidement sur Ballade sur l’Arc, le regroupement de l’actualité des mondes imaginaires. N’arrêtant tout juste pour dire un mot d’Objectif Runes (les bouquins, critiques & dossiers) puisque c’est ce qui m’a conduit, à l’origine, à m’abonner à Bifrost (7). Je vais pousser un minuscule coupe de gueule : est-ce que quelqu’un pourrait donner une ligne directrice à ce bouzin ? S’il vous plait !
Je ne méconnais pas combien il est difficile de faire travailler dans le même sens des gens qui sont d’abord et avant tout des individualistes (sinon, que feraient-ils là ?), quelle est la complexité qu’il y a à tenter d’harmoniser le fond mais surtout la forme des tels exercices de bashing ou d’encensement, mais néanmoins, un tout petit peu d’orientation collective ne me ferait pas de mal, à moi, lecteur. Pour aller au plus court, il faudrait choisir entre critique et chronique (8).
Très sérieusement, et sans porter aucun jugement de valeur sur le travail respectif de tous ceux qui participent à cette revue trimestrielle de ce qui voit le jour dans ces mondes imaginaires, j’ai l’impression depuis plusieurs numéros de voir une tectonique à l’œuvre. Les pratiques du ouèbe seraient-elles solubles dans Bifrost ?

A la rubrique « Paroles de Libraire », cette fois-ci, c’est Stéphane Auroy d’Imaginaute qui est interviewé. Comme chaque fois, ce point de vue du libraire est juste.

Et vient enfin le dossier Univers Croisés : Rock et Science-Fiction

Alors, bien sur, je sait déjà, avant même de le parcourir, que je vais être déçu ; qu’il manquera tel auteur, tel groupe, tel bouquin, tel LP que je considère indispensable pour l’histoire de ces deux univers et qui légitime leur imbrication. Comme tout le monde… et que j’aurai tort puisqu’il est impossible d’être exhaustif.

Mais sans vouloir donner dans l’exhaustivité, merde ! Ça, c’est quand même pas du poulet (ou du T-Rex, je ne sais plus) ?

Accros du RocAccros du RocAccros du Roc

Comment le pas le citer ? Quand on pense au mal de chien qu’à du se donner Patrick Couton (ou au plaisir qu’il a pris, je ne sais pas).

Ces belles et bonnes choses étant dites, je me rue sur ce dossier pour commencer à lire l’interview de Christian Vander promise sur le forum du Bélial.
Point ! Queud ! Zob ! Nada ! Nib !
Une explication ? Oui, dans la présentation du dossier : « Sur le format habituel de Bifrost, nous vous proposons, après une sélection de nouvelles très rock’n’roll que vous avez pu découvrir, plusieurs réflexions sur les auteurs de SF qui ont rendu hommage au rock dans leurs récits et sur les groupes de rock qui ont de leur côté puisé dans la SF, sous la signature d’Eric Holstein, Norman Spinrad, Jean-Marc Ligny et Philippe Thieyre ; d’autres textes étant, faute de place ici, mis en ligne sur le site de la revue — qu’on ne peut que vous inviter à visiter. »

Heu… comment dire… au delà du lol publicitaire pour le site de la revue, je ne suis pas le Centre National du Livre, mais un simple abonné.
C’est pas tant que j’aime en avoir pour mon argent ou que je m’offusque que des cochons de non-payeurs puissent accéder aux articles de Bifrost (ils seront mis en ligne à un moment ou un autre, et pour ce qui me concerne le plus tôt sera le mieux et je continuerai à payer).
Non ! ce qui me gonfle, c’est que dans 4, 5 ou 12 ans, lorsque j’aurais besoin de me replonger dans ce dossier qui contient nombre de choses intéressantes, il m’en manquera des morceaux. Alors, je peux comprendre qu’au format papier, il n’y a pas la place de tout mettre, mais merde ! Au format numérique qu’est-ce qui empêche de joindre les autres pièces du dossier ? Même non paginées ! Même en vrac !

depuis ce coup de grisou, Bifrost m’a, fort gentiment, signalé que l’édition électronique était enrichie de ces pièces. Je bât donc ici ma coulpe

Bon, je vais quand même en dire quelques mots de ce dossier. Surtout pour reconnaître qu’il est à la hauteur des attentes. Du bon, du lourd, du qui décoiffe.

Ça commence avec Eric Holstein qui, par Freak of nature ou… libres variations sur le thème de jeux interdits à la guitare (électrique), offre un regard sur l’alliance rock&sf à travers la musique.

Ça se poursuit par Gravé sur Rock : un guide de lecture de la SF électrique et lysergique, une reprise/refonte des critiques/chroniques des incontournables romans qui mixent sf&rock.

Une reprise d’un classique en milieu de concert est toujours le bienvenu. C’est Spinrad qui s’y colle avec Science-fiction, drogue et rock and roll,article qui date quand même de 2001 et dont je regrette qu’il n’ai pas été actualisé.

Et là, un pur moment de plaisir. Une extase auditive comme il n’y en a qu’une par concert. Jean-Marc Ligny se demande La SF est-elle soluble dans le rock ?. Ah, que c’est bon, des fois, la nostalgie. De se dire « Damn’d, on était dans cette même salle, ce même soir ; on a entendu les mêmes sons, vus les mêmes riffs, on a éprouvé les mêmes émotions, et je ne le savais même pas ». Merci Monsieur Ligny : rien que du bonheur !

Les croisements de la SF, avec le rock psychédélique et sa descendance présentés par Philippe Thieyre et Vous avez dit… progressif ? par Richard Comballot plairont à deux/trois graves malades de ma connaissance avec lesquels nous partageons un goût douteux pour ce type de rock’n’roll déviant. Les cités se reconnaitront.

Et puis une liste, puisque l’on ne peut plus y échapper, dressée par Richard Comballot : « 100 albums rock et SF à écouter avant la fin du monde ». Chacun pourra réaliser le test et déterminer combien de temps il lui reste à vivre avant qu’un putain d’astéroïde ne vienne nous faire une dernière reprise.

Je l’ai souvent dit et je le répète : j’adore Roland Lehoucq. Ce n’était donc pas la peine qu’il s’acoquine avec J. Sébastien Steyer pour épiloguer sur Prometheus, tout le mal qu’il y avait à en dire l’ayant déjà été.

Et on rigole et on, s’amuse en passant à Infodéfonce et Vracanews. Ben oui, on en en janvier, mois du père fouettard et des razzies.
Et là, j’apprends donc que lesdits razzies qui sont quand même le meilleur remède pour éviter que la SFFF ne se prenne trop au sérieux sont arrêtés « Parce qu’on en a marre, qu’il est temps de se renouveler après plus de dix ans (quinze, presque, si on compte Etoiles Vives) et que, d’abord, surtout, ça ne nous fait plus rigoler. » et « parce que ça fait du tort au dossier de janvier ». Mouais, si on reprend les 3 derniers numéro de janvier, je ne pense pas que les razzies aient fait du tort à Léourier, à « SF : questions et perspectives » ou à Heinlein. Mais je peux me tromper.

Bon, ben je la remet dans ma culotte et je continue la lecture.

Et manifestement, le dossier Rock&SF, lui aussi, continue, mais plutôt genre Gary Glitter, puisque ne voilà-t-il pas que Bifrost annonce le lancement de tada !!!! son prix des lecteurs.
Ouf, me voilà rassuré, les razzies ne sont pas mort et Bifrost a décidé de s’auto-décerner le « prix putassier © ». Parce que, quand même, inventer un prix (?) pour lequel seuls les abonnés pourront voter (??) et appeler ça un « prix des lecteurs » (???), fallait oser.
Depuis, à la maison, c’est scène de ménages sur scène de ménage puisque nous sommes deux lecteurs pour un même abonnement. Il va falloir, soit que je double les frais, soit que je divorce. Tout ça pour des conneries marketeuses…
….
restons calmes
….
Pierre-Paul Durastanti prend en charge une nouvelle rubrique « Dans les poches » où il présente les sorties dans les collections poche. Bonne idée, mais un fort risque de débordement par milady/bragelonne et consorts si Pierre-Paul se mettait à vouloir les prendre en compte.

Que dire en conclusion ?

Que ce numéro 69 de Bifrost est comme le rock et la sf.

Parfaitement inutile et totalement indispensable

Bifrost n°69

(1) Après tout, c’est le n° 69
(2) La dernière de ces 3 nouvelles mettant en scène Bob Dylan, rock’n’folk est adapté
(3) Par opposition au Little Bob dont tout le monde connaît l’histoire
(4) Genre Transformers probablement, ce qui n’est pas un cadeau pour l’imaginaire du lecteur
(5) Là, on retombe dans le classic du Glam’ Rock
(6) À part la critique elle-même disent les mauvaises langues mais je leur rappellerais que la critique n’est pas un art
(7) J’habite une lointaine province et malgré les efforts méritoires de la télévision de service publique pour nous faire partager, à nous autres provinciaux, les Ors et Lettres de la rue de Valois, il est bien rare que l’on débatte à la Grande Librairie de science-fiction, fantasy ou autres fantastiques (au pluriel puisqu’ils sont 4)
(8) Inutile de lancer une fatwa, voire pire un débat Critique vs. Chronique à qui à la plus grosse, je suis ignifuge

Surfin’ DiscWorld

Prenez 30 pages de Robinson Crusoë, découpez finement 2 chapitres de Les révoltés de la Bounty de Verne auxquels vous n’hésiterez pas à mélanger quelques références à L’Île mystérieuse et Les Enfants du Capitaine Grant du même, saupoudrez de zestes de Lord of the Flies, ajoutez des épices (une poignée de grains de Paul et Virginie, une pincée de L’éternel Adam et 3 gouttes de The Legend of Zelda: The Wind Waker).
Mélangez le tout.
Faites chauffer à feu vif puis laissez réduire.
Déglacez la casserole avec un large rasade de The Science of Discworld.
Versez dans un flacon, retournez d’un geste vif et secouez vigoureusement.
Ouvrez le flacon.
Vous sentez ce doux parfum, mélange d’embruns, d’alizés et d’orchis ?

Si vous avez bien suivi mes recommandations, vous teniez le flacon à l’envers et vous avez tout renversé cette belle et bonne préparation.
C’est normal (*), il est temps d’abandonner l’apprentissage et de passer la main à un maître : Terry Pratchett.

Il n’y a dans ce livre aucun des ingrédients que je vous ai cités, et néanmoins, ils y sont tous. Sans doute parce que, comme le dit Terry lui-même, il ne faut pas croire que ce récit se déroule sur Terre. Rien ne serait plus éloigné de la vérité. Et si, malgré tout, il se déroule sur Terre, ce ne peut être qu’une Terre alternative. Un de ces mondes multiples surgis de la théorie d’Everett. Une terre sur laquelle, au cours du XIXème siècle, une épidémie de grippe Russe s’est répandue sur l’Europe et un tsunami sur l’Océan Pélagique (**). Une Terre inversée, où les Atlantes auraient perdus le Nord. A moins qu’ils n’aient été au Sud ? Un Univers dans lequel chaque décision produit un embranchement, créateur de Multivers…

Ce roman, à la fois livre d’aventures, récit de merveilleux scientifique, conte initiatique et uchronie m’a procuré un immense plaisir tout en me plongeant dans un trouble assez profond. Est-ce parce que nous avons connaissance de la maladie de Terry, mais j’ai perçu ce roman comme une synthèse de son œuvre, un livre somme reprenant et soldant les grands thèmes et questions qui traversent ses textes : l’humanité, l’altérité, la solidarité, la divinité, la société, la science… et renvoyant au corpus pratchettien.

Daphné vous fera immanquablement penser à Tiphaine, Mau est à la fois Carotte, Adam et Johnny, Madame Gargouillis est forcément une sorcière, les oiseaux grands-pères sont bien sûr des pougneux… ou pas (***).

On retrouve donc dans Nation tout ce que l’on aime chez Pratchett et on le referme avec regrets, prêt à s’y replonger pour attendre sur la plage, avec Mau, le passage de la vague du crépuscule.

Nation

Buvons un coup, buvons en deux…

Situé quelque part, dans un improbable espace littéraire où il côtoierait Jacques Sternberg et Marcel Aymé, Christophe Langlois m’a offert dans son recueil « Boire la tasse » le subtil plaisir de 15 nouvelles dans lesquelles le réalisme déploie l’éventail de tous ses préfixes.

Avec des titres aussi extraordinaires que « Hitler en Laguna » ou « La Parole est à la Poussière », chaque texte est en soit une intrigue, une tentation offerte au lecteur de regarder au delà des mots pour interroger la réalité.

Un photographe dont le corps se substitue à son Leica. Un lecteur romain attiré par un étrange temple sis sur les bords de Seine, pardon de Sequana. Un évêque féru de nouvelles technologies ou un cardinal aux pratiques gastronomiques surprenantes. Un collectionneur de boutons sauveur de l’humanité. Un professeur d’université délivrant son dernier cours. Des touristes égarés dans un couvent. Ou même un grain de poussière. Autant de personnages que l’auteur utilise comme guide pour nous conduire d’un ici familier à un étrange ailleurs.

Usant d’un style très sobre, sans effet, mais choisissant à chaque fois le mot juste, la phrase idoine, Christophe Langlois arrive, dans chacun de ces courts récits, en quelques pages, à nous transporter de notre quotidien en un monde inconnu, où nous ouvrons des yeux étonnés, nous demandant par quel trajet nous sommes venus là.

Porte ouverte sur la part de mystère et de fantastique qui habite chacun de nous, Boire la Tasse est un recueil qui se doit d’être dégusté à petites gorgées, afin d’en goûter tout le sel.

Boire la Tasse